Il ne reste qu’un mois avant le Dongzhi.

C’est peut-être à cause du temps, mais récemment je suis devenue de plus en plus mélancolique, et sujette à des accès de sentimentalité. Penser au Dongzhi en particulier me rappelle des souvenirs d’enfance – la préparation des tang yuan (des petites boulettes de riz gluant) avec mon petit frère et mes petites sœurs, en nous blottissant dans un coin de la cuisine, avec des bols de farine de riz gluant à nos pieds. Mes sœurs et mon frère se disputaient toujours pour utiliser la farine colorée, mais je la préférais blanche – pure et non adultérée, comme la neige fraîche.

En Malaisie, il fait chaud toute l’année. La plupart des enfants ici n’ont jamais vu de neige et nourrissent donc un certain désir d’hiver. Je ne faisais pas exception. Maman nous disait que le Dongzhi marquait le jour de l’année avec le moins soleil et la plus longue nuit pour les gens qui vivent dans l’hémisphère nord, et qu’après le soleil se rapprocherait de sa position d’origine dans le ciel. Dans son sillage, le printemps suivrait sur la pointe des pieds, inaugurant la nouvelle année.

Je n’avais jamais vu de neige, alors je devais me contenter de faire des boules de neige avec la farine de riz gluant et de les mettre doucement dans le sirop bouillant, tout en m’imaginant être quelque part d’enneigé et de brumeux pendant que je regardais la vapeur s’envoler au-dessus la marmite. Derrière moi, la vieille radio était en train de passer « Un baiser de la brise du printemps » de Caiqin. D’un autre côté, mon frère, mes sœurs et moi, en sueur à cause de la chaleur, nous roulions dans la farine de riz en boulettes garnies de cacahuètes moulues en chantant à tue-tête: «La brise du printemps m’a embrassé sur les joues, elle me dit que c’est maintenant le printemps… »

Les boulettes cuisaient rapidement, alors il ne leur fallait pas longtemps pour remonter à la surface, où elles flottaient comme des grappes de jolis champignons, afin de prendre l’air après avoir plongé dans le sirop. Parfois, si nous oubliions de les bien raffermir avant de les mettre dans le sirop, elles se brisaient sous la chaleur. La garniture aux cacahuètes moulues débordait comme des intestines et se dispersait sur la surface du sirop comme des nuages de champignons. Souvent, maman fronçait les sourcils et nous réprimandait doucement en enlevant la garniture. « Je vous ai dit de ne pas être trop ambitieux, non ? Pas trop de garniture, sinon elles se cassent facilement. »

En entendant cela, ma petite sœur faisait la moue. « Mais ce sera moins bon si on met trop peu de garniture! »

Maman souriait en ajoutant un autre tang yuan dans le bol de ma sœur. « Tiens, je t’en donne un de plus. Ça te va ? »

Après avoir fait cuire toutes les boulettes, que l’on mettait ensuite dans des bols, nous nous asseyions autour de la table pour les manger ensemble. Pour les enfants, le nombre de tang yuan correspondait à leur âge.

« Maintenant que vous avez mangé vos tang yuan, vous avez officiellement un an de plus ! » disait Maman.

Bien sûr, on était libre de se resservir si jamais on avait envie de manger davantage après avoir mangé tout ce qu’il avait dans notre bol. Il y avait toujours assez de tang yuan pour tout le monde.

Une fois, ma petite sœur a demandé : « Tu as quel âge, maman ? »

« Quarante ans. »

« Tu vas manger quarante tang yuan, alors ? »

« Ben non. C’est trop, comment je pourrais tous les finir ? » 

C’était une bonne question. Après tout, on est tous condamnés à vieillir. Cela ne signifit-il donc pas qu’on devrait manger de plus en plus chaque année ? Grand-mère, par exemple, avait plus de soixante-dix ans. Il lui aurait fallu des jours pour finir autant de tang yuan.

« Mais on doit avoir quel âge pour ne pas manger du tang yuan selon son âge ? » J’ai demandé à maman.

« Quand tu seras grande, tu pourras en manger autant que tu veux. »

Je ne me souviens pas exactement du moment où je suis devenue ‘grande’. Mais je me souviens de ceci : un Dongzhi après j’ai commencé à aller au collège. Alors que maman mettait des tang yuan dans mon bol, je lui ai demandé de ne pas en mettre trop, parce qu’en manger en trop grande quantité me rendre malade.

« Bon, je vais te donner quelques-uns des plus gros, alors. Ça devrait te tenir rassasiée jusqu’au dîner. »

Il me semble que c’est à partir de ce moment qu’elle a arrêté de compter le nombre de tang yuan en les mettant dans mon bol, et que j’ai arrêté de compter en les mangeant. Depuis ce jour, tang yuan a perdu son côté magique – son pouvoir de faire grandir une petite fille qui avait tellement hâte de grandir – en devenant tout simplement un dessert – délicieux, mais tout à fait ordinaire. L’hiver, évidemment, n’est plus jamais venu dans notre cuisine tropicale.

Aujourd’hui, mon frère, mes sœurs et moi, nous ne sommes plus des enfants, et cela fait quelques années que nous n’avons pas fêté le Dongzhi à la maison.  Peut-être suis-je arrivé à l’âge où on devient nostalgique, car ces jours-ci, je trouve que tout cela me manque. Je crois que c’est vrai que les souvenirs tournent en boucle. D’une manière ou d’une autre, nos pas nous ramènent toujours à l’endroit d’où nous sommes partis.

J’aimerais fêter encore le Dongzhi cette année. Dans une cuisine chaleureuse et douillette, chanter les chansons de printemps en regardant tomber la neige.

Et puis, bien sûr, m’offrir un bol de tang yuan comme il y a longtemps. 


*Cet article a été initialement publié dans le 4ème numéro de Path to Chinese, un magazine destiné aux gens qui apprennent le chinois.

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